La version officielle qui conte, dans le détail, l’agression de quatre policiers par un jeune français musulman d’origine burundaise au commissariat de Joué-lès-Tours ne peut souffrir d’aucune contestation. C’est Jean-Louis Beck, procureur de la République de Tours, qui l’a assuré en cette veille de nouvel an, lors d’une conférence de presse convoquée précipitamment. Le magistrat, agacé, souhaitait«faire un certain nombre de mises au point afin que l’on ne s’égare pas et qu’on ne colporte pas des informations inexactes».

Selon lui, les faits sont les suivants. Samedi 20 décembre, peu avant 14 heures, Bertrand Nzohabonayo, alias Bilal, un homme d’une vingtaine d’années à la barbe fournie et à l’allure sportive se présente au commissariat de Joué-lès-Tours, une commune calme d’Indre-et-Loire posée en périphérie de Tours. Il tambourine à la porte, un policier vient lui ouvrir. Ce dernier est aussitôt agressé de plusieurs coups de couteau au cri «d’Allahou Akbar» [Dieu est le plus grand, en arabe]. Des collègues interviennent dans le sas de sécurité et sont eux aussi agressés de plusieurs coups de couteau, toujours au cri d’Allahou Akbar. Une policière, elle aussi atteinte, finit par l’abattre de plusieurs balles. Décès constaté une demi-heure après le commencement des faits.

Pourtant, depuis cette agression, une autre histoire se trouve relayée par des témoins directs et des proches du jeune homme. Celle-ci assure que Bertrand Nzohabonayo n’a jamais crié Allahou Akbar, version confortée par quatre témoins rencontrés par les différents médias et qu’il ne s’est pas rendu seul au commissariat, mais accompagné par des policiers qui souhaitaient l’entendre dans le cadre d’une agression subie par l’un des policiers locaux la veille au soir. Un témoin a affirmé devant les caméras de l’AFP : «J’ai vu les quatre policiers prendre le monsieur pour le rentrer à l’intérieur, ils lui ont dit : “Calmez-vous!” et le monsieur a commencé à crier “Aaah!” et à se débattre.»

«Effectivement, un policier en repos a eu des incidents alors qu’il faisait un jogging dans la rue», a reconnu le procureur, officialisant la «rumeur» qui courrait depuis plusieurs jours. Mais selon le magistrat, qui vient de lancer un appel à témoins, les deux affaires ne seraient pas liées. Une manière de couper court à toute autre supputation. Ce qui sidère Amal Bentounsi, du collectif «Urgence notre police assassine». «C’est quand même fou qu’on nous parle d’Etat de droit et de justice indépendante et qu’un procureur de la république ne s’en tienne qu’à une seule version.» Selon cette militante, qui a vu tomber son frère sous des balles policières,«tout est organisé pour décourager les potentiels témoins. […] Si le procureur se positionne aussi fermement, les témoins s’interrogeront sur la pertinence de leur propre version», assure-t-elle.

Une difficulté à collecter des témoignages spontanés accrue par l’image du commissariat de Joué-lès-Tours que plusieurs scandales ont entaché, comme cette affaire de harcèlement sexuel ou, plus récemment, celle d’une interpellation filmée qui a tourné à la violence gratuite. Au point que le procureur reconnaisse, gêné: «Je sais bien les mauvaises relations que certains habitants du quartier peuvent avoir avec le commissariat.» Certains habitants rencontrés au lendemain de l’agression ne sont pas tendres avec leur police locale. «Les gars qui sont mutés ici sont ceux dont on ne veut pas à Tours ou Saint-Pierre-des-Corps», avance un acteur social. «Peut-être vivent-ils mal leur situation. En tout cas, ils ne sont pas équipés pour faire face à une difficulté, encore moins lorsqu’il s’agit d’un événement aussi grave.»

Un autre témoin qui travaille régulièrement avec les policiers jocondiens rapporte que l’un d’eux lui a récemment confié qu’ils s’attendaient à ce qu’une «attaque terroriste ou djihadiste» s’abatte sur Joué-lès-Tours. «Ils étaient chauffés à blanc et prêts à dégainer au moindre soupçon». Une situation qui va sans doute conduire un regroupement de collectifs et d’associations à se constituer partie civile. «Un coup de taser ou de tonfa aurait suffi à maîtriser leur agresseur», regrette Amal Bentounsi.«Mais ces gens (les policiers) jouissent d’une parfaite immunité. Tant que l’un d’eux ne sera pas condamné lourdement, ils continueront à se sentir au-dessus des lois.»Les éventuels témoins ont été invités par le parquet de Tours à se tourner vers la direction régionale de la police judiciaire d’Orléans. Loin, très loin de Joué-lès-Tours.